đź“– Discorde sur les manuels scolaires : notre analyse đź“–

vendredi 19 dĂ©cembre 2025
par  SUD Education 92

🎒 Depuis la rentrĂ©e scolaire, le sujet des manuels scolaires s’est invitĂ© (enfin !) en salle des professeur-es. Les collègues ont dĂ©couvert Ă  cette occasion que la rĂ©gion Ile de France a fait le choix Ă  de privilĂ©gier les manuels libres au dĂ©triment du financement de manuels papiers et numĂ©riques pour les lycĂ©en.nes francilien.nes.
Nombreux-ses sont les personnes inquiètes par la disparition du traditionnel manuel papier distribué aux élèves en début d’année.

 C’est quoi cette histoire de « manuels scolaires numĂ©riques » ?

En 2019, au moment de la rĂ©forme des programmes du lycĂ©e, la RĂ©gion Ile-de-France a imposĂ© aux lycĂ©es franciliens de choisir entre des manuels papiers ou des manuels numĂ©riques. L’argument principal en faveur du numĂ©rique reposait sur le fait que les Ă©lèves disposeraient, avec un manuel numĂ©rique, d’un ordinateur portable personnel en complĂ©ments des manuels. Ce choix devait rĂ©sulter d’une consultation des diffĂ©rentes Ă©quipes pĂ©dagogiques puis d’un vote au Conseil d’administration. Mais, cela n’a pas Ă©tĂ© suivi et respectĂ© partout. Certaines Ă©quipes se sont vu imposer des manuels numĂ©riques sans consultation ni vote.
Les Ă©tablissements ayant choisi les manuels numĂ©riques se sont par la suite sentis lĂ©sĂ©s car tous les Ă©tablissements ayant fait le choix de manuels papiers, ont pu aussi ĂŞtre Ă©quipĂ©s des licences numĂ©riques correspondant aux manuels papiers choisis ainsi que d’un ordinateur personnel.

On parle de quoi quand on parle de « manuels scolaires numĂ©riques » ?
il existe deux types de manuels scolaires numĂ©riques :
• Premièrement, chaque Ă©diteur, comme Nathan ou Hachette a en plus des manuels papiers, mis en place une version numĂ©rique disponible dans leur site ou dans des plateformes spĂ©cifiques comme educadhoc. Problème : ce n’est pas très pratique car un Ă©lève peut avoir ses manuels scolaires dans diffĂ©rentes plateformes et donc s’y perdre…
• Deuxièmement, depuis 2023 la rĂ©gion Ile-de-France propose une vingtaine de « manuels libres » sur la plateforme Pearltrees. Ces manuels sont le fruit d’un partenariat entre trois acadĂ©mies, la rĂ©gion IDF, des enseignant-es et les IA-IPR.

 Pearltrees ? Kesako ?

Pearltrees est un rĂ©seau social français lancĂ© en 2009. L’idĂ©e de ce rĂ©seau est de connecter les gens en fonction de leur intĂ©rĂŞt commun et d’organiser des fichiers (textes, vidĂ©os, chansons, page internet, etc...) sous forme de « perles » d’oĂą le terme de Pearltrees. Ce terme renvoie au roman de Herman Hess, Le jeu des perles de verres (1943), dans lequel l’auteur imagine une province fictive dans laquelle la recherche de la connaissance est imaginĂ©e comme un jeu.

L’entreprise se lance Ă  la conquĂŞte du monde de l’éducation en 2016 et apparaĂ®t, en fonction des acadĂ©mies, dans les plateformes monlycĂ©e.net, oze, etc... A partir de 2019, des partenariats se font entre pearltrees et certaines maisons d’édition, qui publient directement leur manuel scolaire sur ce rĂ©seau social. En 2023, la rĂ©gion IDF lance un appel d’offre afin de trouver un acteur pour dĂ©ployer les manuels scolaires numĂ©riques, c’est Pearltrees qui gagne cette offre. C’est ainsi que sont nĂ©s les manuels dits « libres ». Cette promotion de Pearltrees se poursuit dans certains Ă©tablissements, oĂą des enseignant.es - rĂ©munĂ©rĂ©.es parfois en IMP- sont en charge rĂ©gulièrement de proposer aux autres collègues des formations pour apprendre Ă  utiliser pearltrees et dĂ©couvrir les nouveautĂ©s proposĂ©es dans la plateforme.

Qui finance ? Dès son origine Pearltrees est financĂ©e par 8 millions d’euros d’investissements privĂ©s issus de diffĂ©rentes entreprises et par des subventions de l’Etat via l’OSEO (fond d’investissement public pour les petites entreprises).

Qui dirige ? C’est Patrice Lamothe qui est l’un des fondateur et le directeur de ce rĂ©seau. Peu d’informations sont accessibles sur lui. Il se fait discret dans les mĂ©dias tout en acceptant certaines invitations Ă  dĂ©battre comme ici Ă  France Culture ou lĂ dans Le Monde oĂą il publie une tribune dans lequel il dĂ©fend « une dĂ©mocratisation des manuels scolaires ».

Son idĂ©e ? Il considère que le monde de l’édition est en crise car concentrĂ© dans les mains de trois grands noms : BollorĂ©, la famille Albin Michel, Kretinsky. Cette concentration de l’édition des manuels scolaires dans les mains de trois grands groupes entraĂ®ne, selon lui, un frein Ă  la libertĂ© pĂ©dagogique des enseignant-es. Il propose comme solution l’usage des « manuels libres » disponibles sur Pealtrees. Ces manuels permettent selon lui de conserver une organisation similaire aux manuels papiers tout en permettant d’actualiser plus facilement les donnĂ©es et en conservant une rĂ©daction rĂ©munĂ©rĂ©e soit directement par Pearltrees soit par la rĂ©gion IDF. En gros, il fait son autopromotion tout en cassant du sucre sur les grosses maisons d’édition. Son rejet des grandes maisons d’éditions n’est cependant pas totalement Ă  ignorer. Nous aussi, nous avons lancĂ© une campagne de boycott des manuels scolaires Hachette, propriĂ©tĂ© de BollorĂ©. Mais lui de son cĂ´tĂ© oublie qu’il existe aussi des petites maisons d’éditions qui font des manuels scolaires comme Le GĂ©nie dans les lycĂ©es professionnels.

 Ces « manuels libres » sont-ils pour autant fiables et viables ?

Plusieurs points nous posent problème :
1. Il n’existe qu’un seul « manuel libre » pour chaque discipline et niveau, un seul manuel d’histoire de 2nde, un seul manuel de mathĂ©matiques de Terminale. Or, les manuels qui Ă©manent, certes, pour la plupart de grandes maisons d’éditions pas toujours très Ă©thiques, permettent toutefois une diversitĂ© de choix pour les enseignant-es. En effet, chaque Ă©quipe pĂ©dagogique dĂ©cide normalement du choix du manuel de manière libre et Ă©clairĂ©e. Alors qu’ici, pas de choix, un seul et unique manuel. Un recul par rapport Ă  l’arrĂŞtĂ© de Ferry du 6 juin 1880 qui invitait les enseignant-es Ă  utiliser le manuel de leur choix. L’imposition d’un seul et unique manuel est donc une entorse Ă  la libertĂ© pĂ©dagogique.
2. Le passage au numĂ©rique, pourquoi pas. Mais comment ? Avec quel matĂ©riel ? La rĂ©gion annonce fournir Ă  partir de 2026 un nouveau modèle d’ordinateur dotĂ© d’une autonomie de 48h aux lycĂ©en.nes entrant en seconde Ă  la rentrĂ©e 2026. Mesure supposĂ©e venir palier aux problèmes existants dans les Ă©tablissements ne disposant pas de suffisamment de prises pour recharger les ordinateurs. Mais, cette mesure fait fi des problèmes encore rĂ©currents de rĂ©seau et de panne dans certains Ă©tablissements.
3. Dans une société où le numérique est déjà ultra-présent, où nous constatons tous les jours que les élèves sont de plus en plus sur les écrans, passer du manuel papier au numérique, nous paraît absurde car cela renforce cette tendance. Un corpus documentaire sur une double page de manuel permet au moins de se concentrer, et d’oublier un temps les écrans et téléphones.
4. Enfin, le fond et la forme des manuels dĂ©posĂ©s sur Pearltrees peuvent aussi ĂŞtre critiquĂ©s. Le concept de pearltrees est de diffuser des savoirs, de partager des « perles » de manière granulaire. Fini le corpus documentaire sur une double page. Il faut cliquer sur la perle pour voir son contenu. On regarde les « perles » une Ă  une et non au sein d’une mĂŞme page. C’est donc plus difficile de comparer et de confronter les documents entre eux. Sur le contenu, les professeur-es de langue s’arrachent les cheveux, de nombreuses images faites par l’IA pullulent dans ces « manuels libres ».

La logique qui motive la Région IDF à imposer le manuel numérique est l’économie des moyens.

Face Ă  cette inquiĂ©tude, plusieurs Ă©tablissements ont dĂ©posĂ© des questions diverses relatives Ă  la question des manuel au CA de leur Ă©tablissement. La rĂ©ponse de la rĂ©gion est sans Ă©quivoque :
« Les manuels scolaires des Ă©diteurs,papiers ou numĂ©riques, tombent en dĂ©suĂ©tude. Les professeurs comme les Ă©lèves y ont de moins en moins recours. Ces manuels ne sont plus les seuls outils de rĂ©fĂ©rence. Lors de l’annĂ©e scolaire 2024-2025, 75% des licences numĂ©riques commandĂ©es auprès des Ă©diteurs en Ile de France n’ont jamais Ă©tĂ© activĂ©es ! Concrètement, la collectivitĂ© rĂ©gionale paye des licences des millions d’euros d’argent public, sur commande, pour un usage quasi nul. »

Cela coĂ»te moins cher Ă  la rĂ©gion de lancer un partenariat avec Pearltrees que d’investir dans des manuels papiers ou dans leur dĂ©clinaison numĂ©rique. Encore une fois, les Ă©conomies se font au dĂ©triment de la qualitĂ© et du confort pĂ©dagogique. Nous ne sommes pas non plus dupes de la manne financière que reprĂ©sentent les manuels scolaires pour les diffĂ©rentes maisons d’édition et que si ces dernières se mobilisent en Ă©voquant des motifs pĂ©dagogiques, ce sont en rĂ©alitĂ© des motifs capitalistes qui les motivent. Il n’en demeure pas moins que les traditionnels manuels papiers permettent un temps de pause numĂ©rique, et que ces derniers sont Ă©laborĂ©s par des enseignant-es ou chercheur-es expĂ©rimentĂ©-es, ce qui assure un objet de qualitĂ© et fiable pour les enseignant-es, ainsi qu’une diversitĂ© dans le choix du manuel. Tous les manuels suivent le programme et se ressemblent, mais ils se distinguent par leur choix Ă©ditorial : mise en page, documents choisis, types d’exercices, etc...

Pour justifier son choix de ne plus financer de manuels papiers ou numĂ©riques, la rĂ©gion mobilise des chiffres, que l’on peut questionner.

  • Elle dit notamment qu’il y aurait 86% des enseignants auraient un compte Pearltrees et seraient utilisateur.ices de la plateforme. Est ce qu’un enseignant.e qui serait allĂ©.e sur la plateforme pour se crĂ©er simplement un compte est considĂ©rĂ© comme un.e utilisateur.ice ?
  • Plus de 50 millions de contenus créé de toute nature. Quid de la pertinence du contenu dans un contexte d’Ă©mergence de l’IA oĂą les sources et droits d’auteurs ne sont pas toujours explicitĂ©s.

Alors oui, certain-es vont objecter que :

  • de moins en moins de professeur-es utilisent les manuels. C’est vrai, mais il n’est pas correct de dire que les manuels tombent en dĂ©suĂ©tude, ils sont toujours très utilisĂ©s par les enseignant-es pour confectionner leurs cours. N’oublions pas les professeur-es remplaçant-es pour qui les manuels sont bien utiles lors de remplacements courts.
  • les manuels papiers utilisent dĂ©jĂ  le numĂ©rique. Oui, c’est vrai. On peut voir des qr-codes afin de renvoyer Ă  des vidĂ©os ou des audios, surtout dans les manuels de langues. Mais ce n’est pas l’ensemble du manuel qui est lui composĂ© de textes et images consultables directement sur le manuel, et non en ligne.
  • La question des manuels est plus profonde : quel support de cours souhaitons nous pour les gĂ©nĂ©rations futures ? Si les rĂ©gions ne financent plus les manuels, quel intĂ©rĂŞt Ă©conomique pour ces maisons d’Ă©dition de continuer Ă  produire des ressources Ă  partir d’un travail rĂ©munĂ©rĂ© de certains professeur.es expĂ©rimentĂ©.es ?
    Des cours rĂ©alisĂ©s par les collègues et mis Ă  disposition gratuitement sur pearltrees sans reconnaissance de droits d’auteurs et donc de rĂ©tribution financière ?
    Des cours entièrement confectionnĂ©s par l’IA au risque de voir Ă©merger des images et informations fausses ?

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