Précarité : Quelle analyse des transformations sociales et politiques.

vendredi 10 juillet 2009
par  SUD Education 92

L’un des pivots des transformations sociales et politiques est la mise en place de la
précarité et son institutionnalisation par une précarisation généralisée.

POURQUOI LA PRECARISATION ?

Elle est la conséquence d’un changement de nature et de stratégie du capitalisme. En
effet, au début des années 80, on est passé d’un capitalisme industriel à un capitalisme
financier tourné vers la rémunération d’actionnaires cherchant des marchés nouveaux
pour investir leurs capitaux insuffisamment rentables. Pour obtenir des profits et
plus-values financières conséquents, la réduction de la masse salariale devient une des
priorités essentielles du patronat. D’où la nécessité de faire tomber les protections sociales
qui représentent un frein, une rigidité, pour les tenant-e-s de l’ultralibéralisme, de
réduire l’inflation, hantise des investisseurs, et d’entretenir une insécurité sociale susceptible de
paralyser les mouvements revendicatifs. Pour ce faire, les gouvernements et les organisations
patronales ont su habilement utiliser les médias pour justifier la mise en place des stratégies
nécessaires : nécessité d’une individualisation des contrats pour casser les solidarités
dans les entreprises, mise en concurrence de tou-te-s, culpabilisation des chômeurs/ses
rendus responsables de leur " malheur ", criminalisation des actions revendicatives, dénigrement
et casse systématiques des services publics accusés d’alourdir la dette publique.

EN QUOI LA PRECARISATION PERMET-ELLE D’OBTENIR UNE PLUS
GRANDE RENTABILITE ?

Il est évident que lorsqu’on n’a aucune garantie de l’emploi, on n’est guère
enclin à protester contre les conditions de travail et de rémunération. Quand on est
placé dans une situation d’évaluation individualisée des performances, on n’est guère
enclin à considérer les collègues comme des "compagnons de misère" mais plus comme
des rivaux, des adversaires, voire des ennemis. La solidarité est alors vécue
comme un risque et non comme une nécessité. On est donc contraint à accepter
n’importe quoi dans n’importe quelles conditions. Le "C’est toujours mieux que rien" fait
des ravages. Le patronat a alors les coudées franches pour imposer ses conditions à des
salarié-e-s soumis à toutes sortes de chantage : chantage à la délocalisation, au
licenciement économique… victimes d’une hiérarchie dont les pouvoirs se renforcent.
Le harcèlement et les souffrances au travail deviennent alors le lot quotidien d’un grand
nombre d’entre eux.
Quelle analyse des transformations
sociales et politiques.
Congrès de Clermont - mai 2006


COMMENT LA PRECARISATION EST-ELLE MISE EN PLACE ?

D’abord il faut mettre un terme aux freins, aux rigidités que représentent la protection
sociale et le code du travail. Les droits acquis par la lutte sont présentés comme des
privilèges, des symboles passéistes qui s’opposent à de nécessaires réformes présentées
comme modernistes. Les travailleurs/ses deviennent des paresseux (qui ne pensent qu’à
la réduction du temps de travail), des fraudeurs (responsables des déficits des caisses de
chômage et d’assurance sociale), des irresponsables (coupables de mal se comporter
dans le domaine familial comme dans celui de la santé…). On en arrive donc à la notion
de mérite et de chance qui sont des avatars de la sélection, du tri social que les ultralibéraux
ont mis en avant au nom du politiquement correct. Les nouvelles générations ont été
bercées par ces refrains : mobilité, flexibilité, responsabilité, mérite et autres…
L’individualisme serait la seule réponse possible, la seule souhaitable, la seule valorisante
et valorisée. Quelle mystification ! Et quelles souffrances pour ceux et celles qui vivent
cette précarité ou qui la redoutent ! Enfin la politique sécuritaire joue un rôle fondamental
dans cette précarisation. Elle s’exerce dans la répression syndicale, la stigmatisation de la
violence dans les quartiers populaires (instauration par les gouvernements successifs de
Contrats Locaux de Sécurité, des Lois sur la Sécurité Quotidienne puis la loi Fillon
Intérieure …), les arrestations par milliers des " émeutiers " en octobre novembre 2005,
des manifestant-e-s contre la loi Fillon puis contre le CPE suivies de multiples condamnations
allant jusqu’à la prison ferme, la chasse aux immigré-e-s et aux sans papiers en
passant par le fichage des enfants dès l’âge de 3 ans et d’une proposition de loi rendant
les organisateurs des manifestations responsables financièrement des débordements.
Dans ces conditions, il devient plus difficile de lutter.


QU’EN EST-IL DE LA PRECARISATION DANS L’ÉDUCATION NATIONALE ?

L’État est le plus gros employeur de précaires (16% contre 12% dans le privé) et
l’Éducation nationale est majoritairement concernée. La précarisation s’y rencontre à
plusieurs niveaux. L’Éducation nationale s’adresse à des enfants de précaires, elle
emploie des précaires, elle produit des précaires potentiels en les formatant au nom de
l’employabilité, en acceptant ou en ne luttant pas suffisamment contre les dispositifs
mis en place successivement par les lois (pour les plus récentes) Fillon, de Robien, LOLF,
Borloo, égalité des chances (socle commun, apprentissage à 14 ans, PPRE et note de vie
scolaire, orientation et bassin d’emploi…). Travaillent à côté des titulaires un nombre
grandissant de vacataires, AE, CAE, Contrats d’Avenir..., gens de passage pratiquement
invisibles (parce qu’ils ou elles ne veulent être vus ou parce qu’on ne veut pas les voir).
SUD éducation doit remplir une mission de sensibilisation des titulaires pour rendre visibles
les précaires qu’ils côtoient. Il est nécessaire de mener ensemble, titulaires et précaires,
dans une perspective solidaire, la lutte contre le recours croissant à la précarité dans
l’Éducation nationale. En effet, le sort réservé aux précaires est largement inquiétant
pour le statut même des titulaires : absence de formation initiale et continue, pression
hiérarchique par la notation, flexibilité géographique et de fonction, etc. Gageons que
si nous ne nous battons pas pour que nos collègues cessent de travailler dans ces
conditions au rabais, demain, ce sont les titulaires qui devront les accepter. Et comment
croire qu’un personnel précarisé, vivant dans l’insécurité sociale, puisse satisfaire les missions
émancipatrices pour tous et toutes que nous souhaitons donner à l’École ?
Reste à poser la question de l’augmentation des salaires.

QUELLES REPONSES SUD ÉDUCATION PEUT-IL APPORTER ?

Les syndicats sont trop souvent absents dans les luttes contre la précarité, et SUD éducation,
même s’il a été plus actif, n’est pas encore assez visible. Trop souvent hélas, nous en
restons au stade des incantations. Il faut passer à l’action et adopter une attitude plus volontariste.
Les propositions que SUD éducation avance sont à inscrire dans le cadre interprofessionnel
de Solidaires puisque la précarité se vit dans la société toute entière. Dans
notre champ professionnel et celui de la fonction publique, nous réaffirmons notre
revendication d’une titularisation pour tou-te-s sans conditions (avec l’arrêt évidemment
du recrutement par contrat précaire et l’augmentation du nombre de titulaires). La
solidarité avec les précaires passe aussi au niveau local par le combat et le soutien aux collectifs
de précaires pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail, leur
réemploi dans les meilleures conditions possibles (salaires, droits à la formation, droits
syndicaux…)
Des questions se posent alors pour nous et à l’intérieur de Solidaires :
- quelle revendication unificatrice porter pour les travailleurs/ses du privé d’autant
qu’ils et elles interviennent de plus en plus dans nos établissements ?
- quelle organisation mettre en place pour structurer les luttes ? (le cantonnement
des précaires dans une structure spéciale doit susciter un débat.)
Il ne faut pas détacher le problème de la précarité du problème du temps de travail, de
celui de la place de la valeur travail dans notre société. L’instauration d’un revenu universel
(revenu d’existence, revenu garanti…) peut-elle être une de nos revendications ? En effet
une telle mesure aurait pour effet positif d’unir public et privé, de remettre en cause le
statut du travail dans la société et de poser le problème de la répartition des richesses.
Mais il faut se montrer vigilant et approfondir la réflexion, surtout quand on sait que les
ultralibéraux seraient plutôt favorables à l’adoption d’une version minimaliste de ce
revenu. Il ne doit pas s’agir d’une aumône s’inscrivant dans le paternalisme ou la charité,
ni d’une façon de se désengager d’une réflexion plus profonde sur une juste répartition
des richesses et sur la préservation de services publics efficaces aux missions élargies.
Cela suppose aussi de réfléchir sur les notions de production, de croissance et de
consommation. La fédération doit s’emparer de cette réflexion. Ce que l’on peut déjà
faire, c’est mettre en place de véritables réseaux d’éducation populaire, de rendre visibles
les invisibles par une présence permanente de SUD éducation et de Solidaires aux
côtés des précaires, par une information et une publicité des situations et des prises de
position dans les médias (motions adoptées en CA, entrevues avec les recteurs, les préfets,
campements mobiles de précaires…) et de redonner un sens à la solidarité face à
un individualisme forcené.
Il est nécessaire pour approfondir la réflexion et initier des actions concrètes, que la
commission précarité soit renforcée, qu’elle ait les moyens de produire et de diffuser
outils et informations pour les militant-e-s. Montrer comment la précarité s’inscrit dans
le contexte de la mondialisation, de la dérégulation instaurée par l’OMC au moyen
d’accords comme l’AGCS, repris et même renforcés par l’UE, est une nécessité pour
pouvoir agir et comprendre que les actions menées doivent dépasser nos frontières. Les
combats contre la précarité ne peuvent être menés sans les précaires : Solidaires se doit
d’être au coeur de ce combat et SUD éducation, par son implication directe et indirecte,
a un rôle majeur à jouer. Nous vivons cette précarisation grandissante, nous la côtoyons
au quotidien à travers les élèves et leurs parents. Notre lutte s’inscrit complètement dans
notre exigence d’une École de qualité pour tou-te-s et pour une égalité des droits et non
des chances. Si une des fonctions de l’École est d’apprendre à lire, cet objectif prend un
sens particulier : apprendre à lire les mots mais surtout à ôter les masques dont les
tenant-e-s de l’ultralibéralisme les affublent pour mieux mystifier : chance ou privilège
au lieu de droits, mérite au lieu de besoin, charité au lieu de solidarité. Et c’est là que
notre syndicat affirme sa singularité : solidarité professionnelle, interprofessionnelle,
intergénérationnelle et internationale