Histoire de l’Ecole Emancipée : histoire de syndicalismes révolutionnaires dans l’éducation

vendredi 22 mars 2013
par  SUD Education 92

[ Article extrait de la revue N’autre Ecole :

http://www.cnt-f.org/nautreecole/ ]


Un syndicalisme qui articule consciemment ses actions quotidiennes en faveur du mieux être des travailleurs
et ses visées révolutionnaires, qui élabore en son sein un modèle de contre-société coopérative porteuse
du monde de demain, qui refuse d’être inféodé à un parti politique extérieur à son auto organisation,
tel est le syndicalisme révolutionnaire. Il a été décrit par la Charte d’Amiens en 1906, à l’époque où la CGT faisait
trembler la bourgeoisie et était le pôle d’attraction pour tous ceux qui souhaitaient un changement radical de société.

Les Premiers-ières institutrices et instituteurs
syndicalistes étaient de ceux-celles là.

Après quelques tentatives avortées, ils-elles
vont s’organiser au début du xxe siècle en s’occupant
des questions revendicatives et sociales (ou, comme il
est dit aujourd’hui, « sociétales »), mais aussi et surtout
de pédagogie. Ils-elles ont en effet considéré que
leur rôle est avant tout de se lier à la classe ouvrière
pour créer une école qui soit à la mesure de son émancipation.

C’est pourquoi ils-elles vont fonder en 1910
une revue pédagogique : L’École émancipée. Elle sera
pendant un quart de siècle l’organe d’une fédération
syndicale révolutionnaire de l’enseignement. Des
recherches en sciences de l’éducation y sont développées.

Des cours mutualisés sont proposés sous forme
de cahiers détachables aux adhérents. Elle forme les
enseignants pour les luttes en les informant des questions
sociales, politiques, corporatives et même en les
distrayant par une rubrique littéraire engagée. Les foudres
de la répression et de la censure lui sont tombées
dessus parce qu’elle a continué d’exister malgré l’interdiction
du syndicalisme dans la fonction publique
(il n’est autorisé qu’au début des années vingt), qu’elle
est restée internationaliste et pacifiste pendant la première
guerre mondiale, qu’elle s’est s’investie dans la
bataille sociale à côté des ouvriers et des paysans et
qu’elle a maintenu envers et contre tout son cap laïque.


L’École émancipée revue de la
Fédération Unitaire de l’Enseignement

Elle propage d’abord des idées syndicalistes révolutionnaires
puis est enthousiasmée par la révolution
russe. C’est alors qu’elle se tourne quelque temps vers
le communisme. Elle rompt avec lui, en tout cas avec
sa forme stalinienne, à la fin des années vingt quand le
PCF prend un tournant ultra sectaire dit « classe contre
classe », ou de la troisième voie (avec ses brutales campagnes
de diffamation contre les « sociaux traîtres »,
les « anarchos réformistes » etc.).

De 1922 à 1935, elle est l’organe de la fédération de
l’enseignement de la CGT U (scission de la CGT).
Elle anime une opposition antistalinienne dans cette
confédération à partir de 1929. Les débats internes
n’empêchent pas le dé ve lop pement d’oeuvres positives
notamment en matière de pédagogie – comme la
mise en place d’une revue pour les enfants en 1923 :
Les Éditions de la Jeunesse qui deviennent en 1933
Les Lectures de la Jeunesse. Le mouvement Freinet
en est issu, même s’il finira par prendre ses distances.

Naissance et enfance
d’une tendance syndicale

L’unification syndicale de 1935 entre la GGT réformiste
et la CGT U révolutionnaire la transforme en
organe d’une tendance syndicale qui prend le nom de
la revue. La présence d’idées révolutionnaires non staliniennes
dans cette organisation est ainsi main tenue.

Elle est interdite pendant la seconde guerre mondiale
et compte en son sein des résistants, même si elle n’a
pas en tant que groupe intégré la résistance. C’est après
le conflit qu’elle se reconstitue en refusant le statut
quo et l’abandon des bagarres revendicatives, politique
prôné par un PCF qui participe au gouvernement.

Contribution à la naissance
et à la vie de la FEN

En 1948, elle est à l’origine, avec des militants réformistes,
de la motion Bonnissel-Valière (ce dernier est
un militant historique de la tendance) qui acte la création
de la Fédération de l’Éducation nationale (FEN).

Cette organisation aura pendant presque 50 ans un
quasi-monopole de syndicalisation dans l’Éducation
nationale. L’idée est de refuser de choisir entre la CGT
et FO quand elles se séparent. C’est de maintenir l’unité
dans le champ de l’enseignement et de combattre
la division syndicale. Le droit de tendance y est
reconnu. La FEN constitue un syndicalisme de masse
à base multiple. Elle s’attache divers organismes : mutuelle, assurances, éditions, mouvements pédagogiques
etc. Elle est majoritairement d’orientation
social-démocrate mais comprend aussi une minorité
« communiste » et L’École émancipée qui inclut toutes
les composantes de l’extrême gauche : syndicalistes
révolutionnaires, mais aussi anarchistes,
trotskystes etc.. Les sensibilités y sont diverses et
variées. L’École émancipée défend des motions
d’opposition aux congrès, anime des grèves
dures et défend un syndicalisme combatif.

La tendance
continue à considérer qu’il est essentiel de
développer la pédagogie active, voire autogestionnaire
ou libertaire, et continue ses travaux de
recherche et de propagande en cette direction. Elle
met l’accent sur le féminisme, l’antimilitarisme,
l’anticolonialisme, l’anticléricalisme, l’écologie.

Elle prend parti contre la guerre d’Algérie, en
mai 1968 aux côtés des étudiants, au Larzac contre
le camp militaire etc. Elle contribue au combat de
la FEN pour la laïcité, notamment contre la loi
Debré qui a organisé le financement public des
écoles privées. Elle tend à augmenter sa popularité
à l’occasion des mouvements sociaux d’importance.
Elle développe ses propres outils : outre la revue
du même nom, une semaine de débats, formation
syndicale, animation culturelle engagée dite « la
Semaine de L’École émancipée » qui a lieu pendant
les grandes vacances mais aussi ses stages de
formation, tracts, bulletins départementaux ou spécifiques
sur un thème (comme Le Chrono
Enchaîné qui critique le sport) etc.

Scissions syndicales

Elle n’est pas exempte de confrontations voire de
scissions. Les trotskystes dit « lambertistes » (du
nom de leur dirigeant Lambert) font sécession pour
fonder « L’École émancipée pour le Front Unique
Ouvrier (EE/FUO) » en 1969. Ils-elles contribuent
pour beaucoup à monter une petite fédération FO
dans l’éducation en 1984.

Le schisme a lieu en 1992 entre ce qui deviendra
le SE/UNSA et ce qui va devenir la FSU. La grande
majorité de la tendance choisit la FSU. Mais quand
des syndicats SUD-Éducation se forment à partir
1996 certain-e-s y voient l’occasion de pratiquer
enfin la forme de syndicalisme défendue en tant
qu’opposition syndicale : syndicalisme d’industrie
–où le noyau de l’organisation est le syndicat départemental
intercatégoriel de tous les personnels de
l’éducation –, combativité, démocratie tant en
interne que dans les luttes.

En 1997, naît la Fédération des travailleurs-euses
de l’Éducation CNT qui se réclame du syndicalisme
révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme.
En automne 2002, paraît pour la première
fois sa revue N’Autre école, que vous avez entre
les mains. Elle est, comme L’École émancipée,
pendant le premier quart de son histoire, la revue
d’une fédération de l’enseignement clairement
révolutionnaire et, comme elle, mêle pédagogie
alternative et visée de rupture sociale.
Les naissances de ces nouveaux syndicats qui
prennent beaucoup des idées traditionnelles et des
militants de l’École émancipée rend la tendance
de fait intersyndicale. Le choix de certain-e-s adhérent-
e-s de la LCR d’intégrer en tant qu’École
émancipée l’exécutif de la FSU va produire une
importante division. Elle se produit en 2002 entre
d’un côté les tenant-e-s d’une tendance exclusivement
de la FSU qui veulent à ce titre participer à
sa direction et de l’autre L’École émancipée qui
assume son caractère intersyndical et qui veut rester
dissidente en refusant de participer aux instances
décisionnaires de la FSU (tant évidemment
que la majorité n’est pas acquise à ses idées). La
première est influencée par certain-e-s dirigeante-
s enseignant-e-s de la Ligue Communiste Révolutionnaire
alors que l’autre se réfère plus au
syndicalisme révolutionnaire, avec ce que cela
peut impliquer d’écoute, d’ouverture et de tolérance
vis-à-vis des choix syndicaux et/ou politiques
de chacun-e. Dans la FSU, cette dernière
souhaite rester une opposition construite et refuse
que L’École émancipée intègre la direction de ce
qui est devenue la principale fédération syndicale
enseignante.

Un procès, jugé devant les tribunaux bourgeois
en 2003 a donné l’appellation l’École émancipée
à la tendance qui se dénomme aujourd’hui « École
émancipée/Fédération Syndicale Unitaire »
(« EE/FSU ») », et qui garde une revue intitulée
L’École émancipée. Les syndicalistes révolutionnaires
sont contraints de changer de nom. Ils s’appellent
« L’Émancipation intersyndicale ». Leur
revue se nomme L’Émancipation syndicale et
pédagogique. Leur choix s’est fait en fonction du
nom des premiers regroupements revendicatifs et
antihiérarchiques des institutrices et instituteurs,
d’où ont émergés les syndicats de cette branche
au début du siècle . C’était aussi le titre du bulletin
de l’organisation syndicale révolutionnaire jusqu’en
1935.

Perspectives

Les arrières petits enfants de L’École émancipée
sont nombreux, divers et variés : la CNT, avec sa
revue N’Autre école, L’École émancipée et son
organe du même nom, les Comités Syndicalistes
Révolutionnaires (CSR) Éducation, Beaucoup de syndicats
et syndiqués de SUD Éducation et
L’Émancipation (qui est sans doute son héritière la plus directe). Gageons qu’ en se
remémorant les idées et pratiques syndicalistes
révolutionnaires, elles en soient revigorées, revivifiées
et donnent lieu à de nouvelles analyses et
militances. Se souvenir pour créer…■

G.


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