Analyse post-attentats - janvier 2016

vendredi 18 décembre 2015
par  SUD Education 92

Quel terrorisme ?
Nous ne pouvons pas nous contenter d’une simple condamnation de convenance des effroyables attentats de janvier et novembre 2015 à Paris. Trop de raisonnements contournés ne font que minimiser et banaliser le mal sous prétexte de l’expliquer, offrant en retour à la bêtise bourgeoise le plaisir de vilipender « une culture de l’excuse ». Nous devons même dénoncer comme de pures et simples abjections les procédés de déni que véhiculent les théories complotistes et conspirationnistes qui se répandent sur le web.
Mais pour ce faire il ne suffit pas de parler de « terrorisme » et de déclarer comme le fit Hollande devant le Parlement réuni en Congrès que « La France est en guerre. (…) une guerre contre le terrorisme djihadiste ». Le terme de « terrorisme », mot inventé par les thermidoriens, autorise bien des manipulations douteuses, particulièrement lorsque l’on reprend les intonations du discours de George W. Bush devant le Congrès américain en septembre 2001. N’importe quel résistant, on le sait, peut être qualifié de terroriste par la puissance occupante ou dominante. Le terrorisme lui-même peut prendre des formes différentes. Quoi de commun entre un assassinat politique et un meurtre de masse ? Exécuter un général ou un préfet est-ce le même crime que de faire exploser des bombes dans une gare italienne ou madrilène, dans une rue commerçante de Beyrouth, ou de commettre un carnage dans une salle de concert ?
Si l’on entend par « terrorisme » des actes qui frappent « délibérément des innocents » (Hollande) — ce qui permet à Arjun Appadurai de considérer à juste titre les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki comme « l’exemple même de la terreur absolue » (Esprit, mai 2007) — alors les attentats djihadistes du 13 novembre relèvent bien de cette forme de terrorisme meurtrier. Ils ne visaient ni des objectifs militaires ni même des cibles politiques. On rapporte certes qu’avant de commettre son massacre, un des terroristes au Bataclan aurait déclaré, « c’est la faute de Hollande, c’est la faute de votre président, il n’a pas à intervenir en Syrie ». Pourtant c’est bien une population indistincte, des spectateurs anonymes, et non pas le président de la République française ou les membres de son état-major qui ont été visés et exécutés. Les victimes ne sont donc pas la cible, le meurtre est arbitraire, le crime est aveugle et ses auteurs ne peuvent se prévaloir de l’accomplissement de cette « justice prompte, sévère, inflexible » qui définissait, selon Robespierre, la terreur révolutionnaire.
Le terrorisme djihadiste n’est pas un terrorisme révolutionnaire mené par des partisans, mais un terrorisme vaguement religieux, contaminé par le ressentiment, qui absolutise la violence et qui s’inscrit sur « une ligne de mort », ou de pure destruction. « Viva la muerte ! » : le cri des fascistes espagnols. Les milliers de jeunes étrangers qui partent en Syrie pour couper des têtes kurdes, violer des femmes yézidis, précipiter dans le vide des homosexuels ou se transformer en bombes humaines ne sont pas des guérilléros ou des brigadistes enrôlés dans un combat internationaliste d’émancipation. Ce ne sont certainement pas des « anarchistes », mais des criminels servils et fanatisés qui ont prêté allégeance à un pouvoir despotique et cruel. Ce terrorisme djihadiste ne porte donc pas moins l’empreinte du fascisme, que l’horrible attentat de la gare de Bologne exécuté par des néo-fascistes italiens, qui fit le 2 août 1980 85 morts et 200 blessés.

« Just terror… »
Le projet le plus certain, et pour ainsi dire tautologique, des terroristes du 13 novembre à Paris était donc de terroriser en commettant un meurtre de masse. Il n’était pas de dénoncer l’intervention militaire impérialiste de l’occident au Moyen-Orient. L’identité des victimes de leur massacre leur importait moins que leur nombre. N’importe qui, et autant que possible — comme à chaque fois, comme partout ailleurs —, même si l’on sait que, de fait, les victimes sont de préférence des femmes et presque toujours d’autres musulmans. Des victimes quelconques donc, qui se rencontrent aussi bien à la terrasse d’un café parisien que dans un musée de Tunis, une école de Toulouse, une université du Kenya, un avion de ligne russe, une mosquée koweïtienne ou même un village du Cameroun ou du lac Tchad. Il ne s’agit pas d’un terrorisme national (ETA, IRA) ni même international, mais d’un terrorisme global. Un terrorisme qui frappe le monde dans sa globalité et qui est, pour cela même, condamné à l’échec.
Les motifs religieux archaïques qui sont mobilisés à l’occasion de ces crimes comptent bien moins que la mise en spectacle de la violence et de la mort infligée, sans laquelle il n’y aurait pas cet effet de terreur qui supplée à l’absence d’un mouvement de masse. « Just terror » titrait ainsi laconiquement Dabiq, le magazine anglophone de l’État islamique, au lendemain du 13 novembre. De la terreur donc, « uniquement la terreur », rien que la terreur. La terreur comme moyen et comme but, comme seul objet, comme véritable obsession. La terreur et son spectacle, ses images obscènes et morbides, ses vidéos en haute définition d’exécutions, de décapitations, son exhibition des victimes et de leur agonie, sa scénarisation et son esthétisation des combats. Tout un spectacle filmé, monté, diffusé comme un véritable blockbuster hollywoodien de l’horreur. S’il y a bien un impérialisme auquel Daech se soumet, c’est à celui des codes culturels occidentaux, y compris ceux de son orientalisme niais. L’imaginaire djihadiste reste un imaginaire colonisé, colonial.
Une organisation terroriste, un État, ou une entreprise criminelle ?
Nous ne sommes pas en présence d’une « guerre de civilisation » (Hunttington, Bush, Valls), ni même d’une guerre qui opposerait la barbarie à la civilisation (Hollande) ou à une autre barbarie (« l’impérialisme occidental ». Badiou). Le « barbare » c’est toujours « l’autre », or « l’autre » s’est désormais logé au cœur même de notre civilisation globale, il ne nous a jamais été aussi familier. Avec Daech nous n’avons affaire qu’à nous-mêmes. C’est pourquoi Daech semble résister aux grilles d’analyse habituelles qui cherchent à le renvoyer à des configurations du passé ou tout simplement intemporelles. Tous les observateurs attentifs s’interrogent et notent que Daech est une réalité complexe, hétérogène, peut-être même contradictoire et finalement assez nouvelle et indéfinissable. Daech en Irak, ce n’est pas Daech en Syrie et c’est encore bien différent des ramifications de Daech dans le reste du monde, en particulier en occident.
A la différence d’al-Qaeda, Daech n’est pas une simple organisation terroriste puisqu’il contrôle un vaste territoire et une population d’environ 10 millions de personnes. Il peut donc être considéré, du moins en Irak, comme un authentique État ou protoÉtat totalitaire — possédant son administration, sa police, son armée, sa monnaie — pour l’essentiel contrôlé par d’anciens cadres du parti baasiste limogés après l’intervention américaine.
On aurait cependant tort de rabattre cet « État islamique » sur le modèle occidental de l’État-nation alors qu’il revendique le modèle impérial du « califat » fondé sur l’allégeance, même s’il peut se comporter, avec ses mercenaires en Syrie, comme une véritable armée d’occupation. Daech ne cherche pas à établir une souveraineté territoriale internationalement reconnue ni a seulement redéfinir le tracé des frontières dit de Sykes-Picot. Daech est fasciste au moins en ce sens qu’il se présente moins comme un appareil d’État que comme une « machine de guerre » dont le seul objet est la guerre elle-même et ses massacres génocidaires (Deleuze). C’est en effet un combat eschatologique contre l’ensemble des mécréants que Daech entend mener, c’est « la grande tuerie » ou « le grand carnage » qu’il attend et promet.
Ce discours apocalyptique avec sa rhétorique fumeuse, appuyé sur des hadiths du Prophète complètement décontextualisés, se combine néanmoins avec des préoccupations entrepreneuriales très profanes qui conduisent Daech à publier chaque année un bilan détaillé de ses activités militaires et terroristes. La guerre et la terreur sont traitées comme un simple business qui exige que des comptes soient rendus à des actionnaires ou sponsors (théocraties du Golfe, Turquie).
À bien des égards Daech ressemble à une simple entreprise criminelle internationale, une organisation mafieuse, qui vit de trafics de pétroles, d’œuvres d’art, d’êtres humains (migrants et esclaves sexuels), de trafic d’organes prélevés sur les captifs ou les blessés, et probablement aussi de trafic de drogue. De ce point de vue Myriam Benraad peut noter à juste titre que les cartels de la drogue en Amérique latine « égalent largement les jihadistes en termes de dépravation et d’exactions » (Libération 3/08/2015). A « la table de l’immonde » les plats ne sont pas seulement servis par des musulmans fanatisés.


Islamisation de la radicalité, radicalisation de l’islam ?

Idéologiquement les déterminations de Daech ne sont pas moins enchevêtrées, confuses, indécises et finalement fumeuses. Invoquer une islamisation de la radicalité, comme le fait par exemple Olivier Roy n’est pas satisfaisant, ne serait-ce que parce que la notion de « radicalité » n’est pas mieux définie que celle de « terrorisme ». Les plus négligents en viennent ainsi à quasiment confondre al-Baghdadi et Che Guevara et donc pourquoi pas Breivik avec Andréas Baader ou Mario Moretti. Les plus prudents se contentent d’évoquer une sorte de pathologie générationnelle qui relèverait du « nihilisme », comme si ce terme de « nihilisme » n’était pas lui aussi opaque.
Mais le pire serait de s’enfermer dans une approche strictement culturaliste, pourtant largement dominante, qui ne voit dans Daech qu’une simple radicalisation de l’islam en particulier salafiste. Cette approche dépolitisante se fonde sur une forme d’essentialisme qui veut surtout voir dans l’islam (forcément unique !) une religion de la haine et de la violence, alors que l’islamisme est bien davantage porteur d’une revendication identitaire que religieuse.
Certes cette dimension religieuse ne peut pas être totalement ignorée sous prétexte d’éviter les amalgames. Le propos n’est pas d’« innocenter » une religion, ou d’intercéder en faveur d’une invraisemblable bigoterie qui agite en tout sens des signes creux ou simplement ethniques (« le voile »). De trop nombreux musulmans sont contraints à se conformer aux stéréotypes intimidants que leur infligent des prédicateurs hallucinés financés par les pétrofamilles du Golfe. Mais pour le reste la religion, comme toujours, sert surtout à fournir le discours sacrificiel nécessaire pour transformer de pauvres âmes suicidantes en glorieux martyrs. Ce n’est pas propre à l’islam.
Le djihadisme est en réalité davantage le produit des frustrations et angoisses engendrées par le mode de production capitaliste ainsi que des humiliations léguées par les politiques coloniales que le résultat d’une méditation sereine des sourates du Coran. Il est néanmoins parfaitement inscrit dans la modernité technologique, marchande et consumériste que prescrit le capitalisme globalisé. Le cyberdjihadiste, qui n’est pas nécessairement un déshérité, est un geek plutôt qu’un dévot. Il ne nous vient pas d’un « ailleurs » mystérieux, étrange et inquiétant. En un sens c’est une créature post-moderne. C’est un adepte des réseaux sociaux et un pratiquant des jeux vidéos qui « délire » un retour à l’origine afin d’exercer une hyperviolence. Il se rétracte d’un présent pénible ou médiocre pour régresser jusqu’à « l’aube de l’islam » et ses manies archaïques (ainsi que le dress code qui va avec). C’est là qu’il croit pouvoir trouver le plan de l’Absolu qui fondera le caractère impitoyable, inexorable de sa violence. Il a les idéaux et l’imaginaire de celui qui a bien assimilé le mot d’ordre de la révolution conservatrice et de sa naturalisation des rapports sociaux : « Il n’y a pas d’alternative », « les possibles sont épuisés ». Dès lors l’horizon doit être, selon lui, contemplé à rebours : l’avenir est derrière nous et tout présentement mérite d’être détruit. Si le djihadiste meurt si bien c’est par ce qu’il est tout entier refus du temps et du monde ou, pour parler comme Sartre, « refus d’être né ».


L’Islamo-fascisme…

Norbert Trenkle est bien fondé à considérer que « vouloir expliquer l’islamisme à partir de l’islam est à peu près aussi insensé que tenter de faire dériver le national-socialisme de l’épopée des Nibelungen ». Mais faut-il alors parler de fascisme ? La qualification d’islamo-fascisme a-t-elle un sens ?
S’il s’agit seulement de dénoncer une idéologie ultra autoritaire, radicalement antidémocratique, animée par la haine et le ressentiment, et qui à aucun moment ne remet en cause les rapports sociaux imposés par le capitalisme, alors sans aucun doute Daech est fasciste. Mais c’est aussi un peu court, même si l’on sait que dans l’histoire le fascisme a pu prendre des visages parfois assez différents en fonction des situations concrètes de chaque pays. La détermination de fasciste peut, par ailleurs, avoir en Europe une résonnance politiquement utile ou pratique, même si elle est très probablement moins parlante et pertinente au Moyen-Orient ou en Afrique. Quoi qu’il en soit, Daech n’est certainement pas moins fasciste qu’islamiste, et c’est somme toute sa fonction politique qui compte, car du point de vue idéologique le djihadisme est capable de se nourrir de tout et de son contraire exactement comme l’a toujours fait le fascisme.
C’est pourquoi il est bien inutile de chercher à rectifier l’islamisme de Daech, de réfuter son pauvre argumentaire idéologique ou même d’aller traquer les prédicateurs salafistes dans les mosquées ou les prisons. Toute cette bataille pour les valeurs est perdue d’avance. D’une part, parce qu’elle se postionne d’emblée sur le terrain que veut justement occuper Daech, d’autre part parce qu’elle n’est absolument par crédible en regard des exigences mêmes du capitalisme. Le capitalisme ne se contente pas, en effet, de révolutionner constamment le mode de production, il ne cesse en outre d’ébranler la totalité du système social ainsi que le notaient déjà Marx et Engels dès les premières pages du Manifeste du parti communiste.
Daech, comme l’ensemble des forces réactionnaires, fascisantes, religieuses ou nationalistes d’extrêmes droites qui sévissent et ne cessent de se développer actuellement aussi bien dans les pétromonarchies du Golfe que dans de nombreux états européens, n’est qu’une réaction à la dissolution de ces codes sociaux qu’exige le procès d’autovalorisation du capital. Mais si le principal souci du capitalisme est de faire s’écouler ou circuler des flux d’argents et de richesses (matières premières, technologies, informations…), ainsi que des flux abstraits d’hommes et de femmes (de main d’œuvre), il est en mesure de s’accommoder de n’importe quel code social, idéologie religieuse (Whaabisme, salafisme, évangélisme, Hindouisme, etc.) du moment qu’il puisse demeurer le seul présupposé social incontestable. Dieu est grand, certes, mais seulement tant qu’il ne touche pas à la propriété privée, et ne remet pas en cause les rapports de classes. De là le caractère pseudo révolutionnaire de toutes ces forces réactionnaires qui soit s’attachent à des systèmes symboliques qui demeureront folkloriques, soit s’efforcent de répondre à l’angoisse liée à cette libération de flux en cherchant à ressusciter une instance transcendante (Dieu, l’État, la Nation) qui préservera le système.